La plume la plus prolixe

Publié le par Grand Beau et Riche Pays

Le Congo est en panne de livres et de lecteurs. Il n’ y a guère de bibliothèques et de librairies fréquentées, ni de maisons d’ édition proposant distribution et prix abordables. La crise s’accentuerait-même. L’Agence Congolaise de Presse indique qu’ au premier semestre 2011, le service du dépôt légal de la Bibliothèque Nationale du Congo (BNC) a enregistré en tout et pour tout 26 ouvrages et revues contre 85 en 2010, soit une déperdition de près de trois quart et une production d’ à peine un ouvrage par semaine, pour une population de 65 millions d’ habitants! L’état des lieux est tout bonnement catastrophique avec la disparition des « vieux », ces « bibliothèques » de la tradition orale. Et lorsqu’ une personne du troisième âge écrit, c’est sûrement un prodige. A connaître et à reconnaître.

 

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Paul Louis KABASUBABO est né en 1927. Il a fait un parcours géographique allant de l’embouchure du fleuve où il étudia à Boma aux sources du même fleuve au Katanga où il s' est fixé depuis près de quarante ans. En 1947, il avait été classé second d’ un concours littéraire gagné par Paul Lomami Tshibamba, le premier romancier congolais. Il a repris la plume à 80 ans. Il affirme que l’ écriture est une bonne cure pour garder l’ esprit en éveil. Une drogue qui lui a fait publier un livre par année, ces quatre dernières années. « Ma vie, un rude combat » est un récit autobiographique sorti en mars 2008. Suivit une fiction: « La lune est-elle habitée? » en novembre 2008, puis « Congo… Qu’ ont fait nos pères du Paradis ? » un bilan sur la dérive lente du pays, en novembre 2009. Et en février 2011, « Elongi-sanza se choisit un mari ». Sa cinquième œuvre est sous presse.
L’écrivain congolais craint que des politiciens ne viennent perturber sa vie tranquille. Cette censure politique aurait pesé sur « Congo… Qu’ ont fait nos pères du Paradis ? ». Paul Louis Kabasubabo a surmonté la difficulté en donnant la parole à d’ autres. Il y enchaîne des citations d’ hommes politiques, de livres, de la presse. Ainsi, ce sont d‘ autres qui assument la responsabilité des opinions les plus sévères et de la peinture acide de la dérive du pays. En filigrane, il expose son propre cheminement professionnel, rassuré que personne ne puisse contester ce qu’ il a réellement vécu ! Il conclut par une chanson de Tabu Ley et des paroles qui peuvent porter des générations, et traverser des siècles : « Nous sommes nés congolais, nous restons congolais Ayons un peu de pitié pour le peuple ; Debout, debout, éveillons-nous, entendons-nous !
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Dans « Elongi-sanza se choisit un mari », Paul Louis Kabasubabo dresse un tableau sociologique de la femme. Pas celle qui meuble l’actualité avec les violences sexuelles, ni de la femme objet dont le prétendu statut d’infériorité la fait courir de « la journée internationale de la femme », aux enjeux de la « parité » ou du « genre ». Il s'agit de la femme congolaise, la vraie. Elle est fondamentalement libre: elle n’est ni voilée, ni excisée. Elle avait été libre de faire sa vie, et de se choisir un mari. Jusqu’ à ce que des mésaventures la placent sous la tutelle des familles qui l' ont enfermée dans des coutumes de dot, de mariage avant la naissance ou, des fois, avec un inconnu. Elle subit des compagnons « sugar baby », ces vieux qui vont avec des fillettes lorsqu' elle-même prend des « petits poussins », des jeunes « mario ». L’ ossature du récit est fait de citations en lingala, kikongo, swahili, tshiluba et d’ extraits de chansons populaires de Nico, Mbilia Bel, Franco et le TP Ok Jazz, Koffi Olomide, Wendo, Tabu Ley, etc. Ce sont comme des fers qui donnent l’ ossature et la forme au récit, comme des os moelleux qui entourent de chairs tendres. Car le plus important pour un écrivain est de produire un livre d’une écriture très agréable. Paul Louis Kabasubabo y est arrivé et on referme son livre sur une sensation de plaisi, à la « Elongi-Sanza », qui signifie "un visage de lune" !
Lorsque j’ ai eu à présenter l’ auteur à un parterre d’ universitaires, je n’ avais pas résisté à m’ exclamer que « si cela dépendait de moi, j’aurais décerné un doctorat honoris causa à Paul-Louis Kabasubabo! ».
 
© 2011 Marcel Yabili