Indigestions orientales

Publié le par Grand Beau et Riche Pays

 
La violence de penser
 

 

On n' est pas des cons? Mais on le devient à cause de l' énorme déficit dans la récolte et la relation des évènements et des problèmes de la RDC. Il faut dire aussi que l’ excellence et l’ intellect ne sont plus de vertu. Une pensée unique se faufille et s' installe sournoisement. Elle se politise et attente à notre liberté de penser. On veut nous étiquetter en « pour » ou « contre » ceux qui décident, et qui auraient le monopole de penser, à notre place et, cela, infailliblement.

Il est impérieux de briser, chaque jour, ce carcan soporifique et abrutissant. C' est le but des " décryptages " qui devraient rassurer et conforter nos capacités pour l' esprit critique. Pour notre dignité. Notre humanité - même. Car aujourd’hui, comme il y a une année, on peut penser, non pas seulement "autrement", mais "véritablement", sans prétendre avoir raison, mais parce qu' on est en vie.

A l' exemple de Gérard Prunier, qui avait écrit en janvier 2008, pour Grand Beau et Riche Pays.

 

Gérard Prunier est un historien et politologue, spécialiste de l'Afrique de l'Est, des Grands Lacs et du Soudan qui a fait ses études en France et aux Etats-Unis et il étudie l'Afrique orientale depuis le début des années 70. En 1995, il a écrit un ouvrage de référence sur le génocide au Rwanda. Chercheur au CNRS, il a dirigé de 2001 à 2006 le Centre français d'études éthiopiennes à Addis-Abeba. Il vient de publier en 2009 "From Genocide to Continental War" dont le titre américain  est "Africa's World War"  à Oxford University Press, USA (décembre 2008), 576 pages, en vente sur Amazon http://www.amazon.fr/Africas-World-War-Continental-Catastrophe/dp/0195374207/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=english-books&qid=1235376815&sr=1-1
C' est le premier ouvrage de référence sur les turbulences dans l' Est du Congo. Il fera date.

 

 

 Vivats pour Amani, la paix!
 
2008    Suite à la cuisante défaite des troupes gouvernementales à Mushake, en 2007, Kinshasa et le CNDP de Laurent Nkunda, en tête de liste, signent l' Acte d' Engagement de Goma. Les fantômes tutsis sont noyés dans une multitude de milices. La Nation est sauvée. Le monde entier applaudit l' avènement d' une paix réelle, durable et définitive dans les Kivus.


 

 

 2008    DECRYPTAGE par Gérard Prunier.     Il y a deux manières classiques de voir les violences récurrentes de l'Est du Congo . La première , que l'on pourrait qualifier de « post-génocidaire » (et qui est celle de la majorité de la communauté internationale) consiste à voir dans les « forces négatives » (c'est-à-dire en gros les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda ou FDLR) la cause de toutes les violences au Kivu et un danger permanent pour un recommencement du génocide tant des Tutsi du Congo que de ceux du Rwanda même . A l'opposé de cela il y a la perspective hérétique de certaines ONG (et dans la mesure où ils s'expriment des réseaux de l'ancien gouvernement génocidaire , voire d'autres réseaux franco-africains) que les violences sont en fait le produit bien orchestré du FPR rwandais qui essaye de garder le contrôle d'un certain nombre d'intérêts miniers dans l'Est en soutenant l'insurrection du Général Nkunda . Chacune de ces deux versions contient certains éléments de vérité mais au fond aucune des deux n'est pleinement réaliste . Pourquoi ? Parceque pour le meilleur au pour le pire les racines des problèmes de l'Est du Congo ne sont pas « rwandaises » -- pour ou contre Kigali – mais bel et bien congolaises.

 

Les violences du Kivu n'ont pas commencé avec le génocide rwandais et l'on pourrait même dans une certaine mesure soutenir la proposition inverse : la guerre avec le Rwanda en 1996 a été rendue possible non pas seulement parcequ'un grand nombre de réfugiés armés de l'ancien régime avaient franchi la frontière mais parceque la situation sécuritaire aux Kivu était si dégradée que tant l'ancien régime génocidaire que le nouveau régime FPR trouvaient sur place au Zaïre les conditions propices à un affrontement . Des endroits comme le Masisi ou la région de Rutshuru étaient déjà en proie à une guerre civile larvée depuis au moins quatre ans lorsque l'armée rwandaise s'était jetée dans la bataille en septembre 1996 . Et à raison , à l'époque comme aujourd'hui , tenait à un problème particulièrement épineux et presqu'intraitable : les difficultés d'intégration entre la minorité rwandophone (en fait une quasi-majorité au Nord Kivu) et les tribus dites « autochtones «  (ce sont elles-mêmes qui s'appelaient ainsi) . A cela se superposaient les problèmes intra-rwandophones des relations entre Hutu et Tutsi zaïrois .

 

Le problème existait depuis les années 1920-1930 lorsque les autorité coloniales belges avaient eu la brillante idée de « décongestionner » (là aussi c'est le vocabulaire des acteurs de l'époque) la lourde démographie rwandaise à travers la mécanique de la Mission d'Immigration des Banyarwanda ( MIB) qui amenait des rwandais au Congo Belge . Il y avait déjà des rwandophones aux Kivu , qu'il s'agisse des Banyamulenge de l'Itombwe ou des paysans du Nord Kivu . Les uns et les autres étaient le produit de migrations séculaires liées à la recherche de terres et aussi aux guerres civiles nobiliaires de l'ancien Rwanda . Lors des troubles de l'indépendance des réfugiés étaient venus s'y ajouter entre 1959 et 1963 . La guerre civile congolaise de 1960-1965 les avait obligé à prendre parti , tout comme les autres ethnies de la région . Beaucoup choisirent Leopoldville plutôt que la cause des rebelles Simba de Stanleyville pour des raisons tant culturelles qu'économiques . Cela fit plaisir à Mobutu, mais ne les rendit pas particulièrement populaires parmi les ethnies locales , souvent hostiles au nouveau régime du Maréchal-Président . A la fin de la guerre, les Rwandophones se trouvaient donc être en même temps : 
    * Des personnes « de citoyenneté douteuse » ( NB euphémisme officiel de l'époque)
    * Des instruments de la répression mobutiste
    * Des bénéficiaires du nouveau régime

C'est ainsi que l'ensemble de leurs communautés était perçue comme « étrangère » , que leur destin dépendait largement de la bienveillance ou de l'hostilité de Kinshasa envers elles et que ce qui se passait au Rwanda les affectait automatiquement , même si ces développements de l'autre côté de la frontière n'étaient pas du tout le produit de leurs actions . Cela les amena à chercher de puissants protecteurs , qu'il s'agisse de l'homme de confiance de Mobutu Barthélemy Bisengimana ( dit Bébé) , du Président Habyarimana et plus tard des génocidaires émigrés ou du Président Kagame . D'une certaine manière lorsque la situation se globalisait par-dessus leurs têtes comme en 1996-1997 puis à nouveau en 1998-2002 , ils n'avaient de choix qu'entre servir d'auxiliaires aux uns ou aux autres ou de se retrouver coincés entre le marteau et l'enclume . Or l'accord de Sun City en 2002 était fondamentalement un accord international,  donc une fois de plus un accord entre les deux rives de leurs loyautés possibles mais qui ne tenait aucun compte d'eux en tant que rwandophones congolais. Cet accord était néanmoins censé régler des problèmes qui les affectaient profondément mais sans discuter en rien leur statut particulier. Il maintenait donc béante la possibilité de les voir jouer – pour leur propre salut – un jeu triangulaire Kinshasa-Kigali-Kivu plutôt malsain.

 

Le résultat c'est que certains éléments du FPR (probablement pas Kagame lui-même) soutenaient Nkunda alors que certains à Kinshasa soutenaient le FDLR pour combattre Nkunda . Une fois de plus on se trouvait dans une situation où les problèmes très réels des Kivu sont pris en otages par des forces extérieures dont les priorités n' ont que peu à voir avec les rwandophones congolais . 
 

Présenter tout cela comme un pur produit de la catastrophe rwandaise de 1994 relève de l'auto-intoxication. Les anges de la pitié globalisée, quelles que soient leurs bonnes intentions, risquent de faire plus de mal que de bien s'ils s'obstinent à traiter la situation d'un point de vue entièrement international. Plutôt que la vieille balançoire « Kinshasa-contre-Kigali », il faudrait sans doute une médiation régionale voire sub-régionale (même si elle est patronnée par les grands joueurs internationaux ) et qui considère sérieusement les problèmes économiques , sociaux et même juridiques à l'intérieur du corps politique congolais.

 

 

   
le CNDP de Laurent Nkunda, en tête de liste, signent l' Acte d' Engagement de Goma. Les fantômes tutsis sont noyés dans une multitude de milices. La Nation est sauvée. Le monde entier applaudit l' avènement d' une paix réelle, durable et définitive dans les Kivus.  
2008 - 2009   Une nouvelle guerre contre Nkunda anéantit une nouvelle fois l' armée congolaise, forçant à négocier une " paix". Une coalition FARDC, CNDP et FPR trouve que l' ennemi commun ce sont les Hutus du FDLR.  Le CNDP négocie des accords de paix particuliers, mais il fustige Kinshasa sur son site internet http://www.cndp-congo.org/index-fr.php " La seule maîtrise que Joseph Kabila a démontrée depuis qu’il a gagné des élections lui achetées par la communauté internationale, c’est celle de se débarasser de quiconque lui rappelle qu’on est élu pour servir le peuple et non se servir. Depuis 2006, cette communauté des prédateurs nous rabâche que le Congo est désormais démocratique. Le leadership budgétivore, trop content de se retrouver aux sein des institutions achetées avec l’argent des contribuables occidentaux, n’a jusqu’aujourd’hui produit aucun résultat observable pour le peuple congolais. Le zèle et l’archarnement contre ceux qui, courageusement, remettent en cause la médiocrité des tenants du pouvoir semble être la seule activité dans laquelle Joseph Kabila et ses faucons fidèles excellent". A Kinshasa, le front politique se lézarde dans les fissures des accords secrets rwandfo-congolais: avant même l' extinction de l' incendie des Kivus, le feu enflamme les Palais de la Nation ( présidence) et le Palais du Peuple ( assemblée nationale et sénat).